MOKHTARI A. *

 MOKHTARI Amar

Enlevé le 26 janvier 1957 au bureau de poste d’El-Biar et torturé durant 34 jours au PC d’une compagnie du 3eme RPC du colonel Marcel Bigeard. Puis assigné à résidence à Beni-Messous puis à Paul-Cazelles. Son témoignage a été publié par L’Humanité du 25 août 2000 .

 

Un nouveau témoignage transmis à l’Humanité  » TORTURÉ PENDANT TRENTE-QUATRE JOURS PAR LES HOMMES DE BIGEARD  » PAR AMAR MOKHTARI (*)

 

Le 26 janvier 1957, j’ai été arrêté par le lieutenant Jacques-Louis Lefevre, alors à la tête d’une section du 3e régiment de parachutistes coloniaux, dont le patron était le colonel Bigeard. Cette arrestation a eu lieu au bureau de poste d’El-Biar, dans la banlieue proche d’Alger. Cela se passait, je le précise, deux jours avant le déclenchement de la fameuse  » grève de huit jours  » décrétée par le FLN. J’ai été emmené vers l’immeuble inoccupé, avenue Georges-Clémenceau, où s’était établie une compagnie du 3e RPC commandée par le capitaine Le Boudec. D’autres arrestations ont suivi au cours de l’après-midi dont celle de Ibrir Abderrahman, ex-international de l’équipe de France de football. Le soir, nous étions sept à subir les premiers interrogatoires. Le capitaine Chabanne, membre de l’état-major de Bigeard nous tint alors ce langage :  » Il faut nous dire tout ce que vous savez sur le FLN, sinon nous utiliserons des moyens capables de faire parler même les pierres « …

Devant une table, nous faisant face, étaient assis côte à côte les capitaines Le Boudec et Chabanne, le lieutenant Lefevre, le sous-lieutenant Duchet, un  » rappelé  » originaire d’Aspet (Haute-Garonne), qui enseignait à Aubervilliers, et un autre officier dont je ne me rappelle pas le nom. Devant notre refus de céder à la menace, on nous obligea à nous déchausser et, pendant que certains nous immobilisaient, d’autres nous appliquèrent les décharges de la  » gégène « . Auparavant, sur ordre du capitaine Chabanne, on avait pris la précaution d’entourer nos membres avec des chiffons mouillés, car, disait-il, dès lors,  » pas de traces de brûlures « … Présent lui aussi, le sergent Milcent passait pour un tortionnaire inégalable. J’en sus quelque chose les jours suivants : il enfonçait des allumettes taillées sous mes ongles – ce qu’il appelait la  » méthode chinoise « . Les séances de torture se succédaient nuit et jour : supplice de la baignoire, du tuyau d’eau, et toujours la  » gégène « . Milcent se surpassait, encouragé par Lefevre et Duchet, le même qui avait torturé Tahar Oussedik, instituteur à Larbaa. Comble de cynisme, il leur arrivait de discuter d’enseignement et de pédagogie. Souvent, nous restions plusieurs jours sans manger. Un soir, après quatre jours de  » diète « , on nous apporta des feuilles de choux entières bouillies dans une poubelle métallique.

Le lieutenant Lefevre s’est particulièrement acharné sur moi. À chaque fois, il me répétait :  » Tu ne sortiras jamais vivant d’ici ; à tout moment, je peux de tuer d’une rafale de mitraillette ; mais je préfère te faire mourir à petit feu.  » Ou encore :  » Sais-tu ce que c’est la quintessence de la valeur de l’homme ? Sauve ta peau. Parle !  » Ces paroles, dans la bouche d’un tortionnaire, m’amenaient à le plaindre – même en tant que tortionnaire. Il est vrai que Bigeard a choisi son portrait pour illustrer la couverture de son livre intitulé Aucune bête humaine. Chaque fois que je passais devant la librairie où était exposé ce bouquin, je me mettais à penser mille et une choses sur ce concept  » de valeur humaine « … Les jours se passèrent ainsi jusqu’au 1er mars où j’ai été transféré au camp de Beni Messous, puis à celui de Paul-Cazelles, dans le sud algérien. Là je retrouvais beaucoup de mes connaissances et, parmi elles, le regretté Dr Maouche. Un jour, je me suis blessé et, comme je voulais faire saigner la blessure, il n’en sortait qu’un liquide jaune et visqueux. Le Dr Maouche m’a dit :  » Tu as été trop longtemps soumis au courant électrique qui a détruit tes globules rouges. Je ne comprends pas comment tu peux être encore vivant « …

J’ai passé ainsi trente-quatre jours chez les paras de Bigeard et je peux certifier que celui-ci venait souvent voir son ami Le Boudec pour s’informer de la  » situation « . Bigeard a beau nier qu’il ignorait l’usage de la torture dans sa propre unité : qui peut le croire ? Osera-t-il nier aussi l’assassinat de l’avocat Ali Boumendjel, mort sous la torture, et son corps jeté du cinquième étage, pour faire croire à un suicide ? Voilà mon humble et modeste témoignage dans le seul but de faire connaître une vérité que l’on tente encore de camoufler plus de quarante ans après. Qu’est devenu le lieutenant Jacques-Louis Lefevre ? Sûrement un brave colonel en retraite qui raconte à ses petits-enfants ses glorieux faits d’armes.

(*) Ancien combattant FLN. (Témoignage transmis par Andrée Braïk, présidente de l’Association de solidarité entre les peuples algérien et français de Vigneux-sur-Seine).

Principales sources utilisées :

SLNA : « Fiches de renseignement » du Service des Liaisons Nord-Africaines : « Personnes arrêtées, demandes de recherche transmises au commandement militaire », ANOM, 91/ 4 I 62.

Liste SLNA : mention sur une liste de rappels adressée à l’armée par le SLNA en octobre 1957, la fiche de renseignement correspondant n’étant pas archivée). ANOM, 91/ 4 I 62

CV : Jacques Vergès, Michel Zavrian, Maurice Courrégé, Les disparus, le cahier vert, Lausanne, La Cité, 1959.