YACEF L. *

YACEF Lahcène

32 ans. Fleuriste. Leveilley, Hussein Dey. Enlevé le 15 avril 1957. Pas de réponse de l’armée en octobre. (SLNA).
Disparu.Voir ci-dessous le témoignage de sa fille et de son épouse qui nous ont communiqué la photographie de Lahcène Yacef.

Reçu le 20 octobre 2018 :

Je suis Yacef Mounira fille du martyr Yacef Lahcene.
Yacef  Lahcene
Né le 09/05/1925 à Ain Legradj, wilaya de Sétif. Fleuriste à Hussein-Dey. 
Déclaré décédé le 05/05/1957 suivant le jugement du tribunal civil en date du 21/01/1964.
Enlevé le 05/04/1957 (Cf fiche de renseignements) à son domicile au 11 rue  Courley, Hussein-Dey, par les bérets rouges .
Soupçonné de cacher des armes au milieu des fleurs qu’il importait de Nice. D’ailleurs cela m’a été confirmé (il y a une dizaine d’années) par le fils du gardien du vieux cimetière de « Boubsila » (actuellement Bourouba). Ce dernier m’a indiqué la tombe dans laquelle, avec la complicité de son père, les armes étaient dissimulées.
Marié avec Brahimi Khedra (27 ans). Quatre enfants : Djamel Eddine (6 ans, décédé), Azzedine (4 ans), Mounira (2 ans), Farida (15 jours) à l’époque de son arrestation. 
Soixante et un an plus tard, une page très douloureuse s’ouvre enfin, grâce à vous. Pour cette raison vous avez toute notre gratitude … à jamais !
Des milliers de vies brisées et de quelle manière ! Des familles ‘cassées’, que rien ne pourra ‘réparer’…
Etre orphelin d’un père ‘disparu’ c’est grandir autrement, différemment…
Massu et sa soldatesque barbare nous ont privés du privilège d’enterrer nos morts.
Comme c’est ignoble et cruel !
Maintenant il faut affronter les démons du passé. C’est difficile ! 
Cela m’est doublement difficile car je dois affronter le regard triste de ma mère… Ouvrir une vieille plaie qui va encore saigner et une mémoire qui est toujours là.
Voici son témoignage ainsi que celui de quelques membres de la famille :

1ere arrestation
Mon père a été arrêté une première fois (deux ou trois mois avant son enlèvement). Des hommes en civil se sont présentés à la maison vers 17h et l’ont conduit au ‘Genie’ (c’est une caserne à Hussein-Dey), où il a subi un interrogatoire. Il a été relâché le lendemain. 

Enlèvement
Le 05 avril 1957 vers minuit (d’après la fiche de renseignements) et en plein mois de Ramadhan (carême) toute la maison a été ébranlée par des coups de crosse portés sur la porte d’entrée. Toute la famille s’est réveillée, horrifiée. Mon père a ouvert ; soudain une ‘horde’ de bérets rouges a fait irruption dans la maison et l’a mise sans dessus dessous. Leur chef probablement, un ‘trapu’, s’est mis à interroger mon père sans attendre.
Tout d’abord, il lui a demandé l’objet de son voyage à Nice et ensuite l’identité de la personne qui l’attendait à son arrivée. A la première question mon père a répondu que c’était pour son commerce et à la deuxième que cette personne était le mandataire.
La réponse n’a pas plu du tout au ‘para’ et c’est à ce moment là qu’il est devenu violent. Ma mère et ma grand mère étaient présentes alors que les autres membres de la famille étaient enfermés dans les chambres. 
Avant de procéder à l’enlèvement de mon père, ce sinistre personnage s’est retourné vers ma mère et lui a dit : « Regarde bien ton mari, c’est la dernière fois que tu le vois ! »
Il avait raison, c’était la dernière fois…   

Les circonstances qui nous ont permis de ’tracer’ les lieux de sa séquestration :
Plus de vingt jours  plus tard, un vieux qui travaillait comme jardinier dans une villa à « Saint-Raphael »  (El Biar), se présente chez mes grands parents maternels muni d’une lettre que mon père a jeté de la fenêtre de  sa cellule.
Dans celle ci nous avons pu avoir les informations suivantes :
•	Premier lieu de détention : ‘La Farge’ (caserne à Hussein-Dey)  où mon père a été incarcéré pendant 20 jours.
•	Deuxième lieu : La villa de « Saint-Raphael » à El Biar
Par ailleurs il demandait des nouvelles de sa famille, mais aussi des vivres et des bougies qu’on devait remettre exclusivement au jardinier.
Mes jeunes oncles n’ont pas respecté les consignes. Ils se sont rendus immédiatement à la villa que le vieux leur avait indiquée.
Malheureusement ils ont été repérés, emprisonnés, tabassés puis relâchés le lendemain.
•	Troisième lieu : Quelques jours plus tard, et par un concours de circonstances extraordinaire un de mes oncles qui se trouvait à El Biar, a vu un camion militaire dans lequel il a reconnu mon père. Il l’a suivi avec sa voiture jusqu'à son arrivée à la caserne de « Ben Aknoun »[1].
La porte s’est refermée et depuis plus rien…

Mon grand-père a entrepris plusieurs démarches infructueuses. Un an plus tard il a été convoqué au commissariat d’El Biar où il lui a été notifié le décès de mon père.
A l’indépendance mon père a été reconnu Chahid (martyr).  D’ailleurs la partie haute de la rue Courley à Hussein-Dey porte son nom. Celui-ci est gravé aussi sur une stèle à Beni Hafed dans la commune de Beni Ourtilane, berceau de sa famille, avec d’autres « Chouhadas » tombés tous au champ d’honneur.
Maintenant il est temps qu’on sache la vérité : les vraies circonstances de la mort de nos valeureux martyrs disparus, ainsi que la localisation éventuelle de leurs corps. 
La réponse à  ce questionnement nous permettra de nous libérer et de faire enfin notre deuil.
                                                                          Gloire à nos martyrs !

Témoignage Mme Brahimi khedra veuve Yacef Lahcene

[1] Ben Aknoun est alors un "Centre de tri et de transit". En théorie, selon un arrêté du 15 avril 1957, le "suspect" qui y est interné doit avoir été assigné à résidence par la préfecture d'Alger, sur demande des militaires, "dans les 24 heures" suivant son arrestation. En théorie toujours, au terme d'un mois au maximum, il doit être libéré, remis à la justice ou interné dans un "centre d'hébergement", cette fois pour une durée illimitée. 
Le sort de Lahcène Yacef illustre parfaitement le fait que les militaires se jouaient aisément de cette réglementation pourtant censée limiter leurs exactions : il est détenu durant plusieurs dizaines de jours dans deux "centres d'interrogatoire" (ici une caserne et une villa), puis interné dans un "centre de tri et de transit" officiel où sa trace est définitivement perdue et sans qu'on sache la cause exacte de sa mort et sans qu'aucune enquête n'ait lieu. Si dans ce cas et contrairement à d'autres, la famille est informée officiellement de son sort -après une année-, c'est probablement parce qu'il avait été officiellement assigné à résidence, vraisemblablement lors de son transfert à Ben Aknoun, par Paul Teitgen (voir "Lettre de Paul Teitgen à Robert Lacoste"), et qu'en 1958 existe une commission mixte de suivi des assignations à résidence qui contraint quelque peu les militaires à faire connaître le sort des internés dans les différents camps, surtout quand les familles multiplient les démarches et interpellations. (Note de Fabrice Riceputi)

Principales sources utilisées :

SLNA : « Fiches de renseignement » du Service des Liaisons Nord-Africaines : « Personnes arrêtées, demandes de recherche transmises au commandement militaire », ANOM, 91/ 4 I 62.

Liste SLNA : mention sur une liste de rappels adressée à l’armée par le SLNA en octobre 1957, la fiche de renseignement correspondant n’étant pas archivée). ANOM, 91/ 4 I 62

CV : Jacques Vergès, Michel Zavrian, Maurice Courrégé, Les disparus, le cahier vert, Lausanne, La Cité, 1959.

3 commentaires

  1. YACEF LAHCENE ET NON HACENE Répondre

    Je viens de découvrir le nom de mon père .je suis tellement bouleversée ,prise d’une émotion que je n arrive pas à définir. Je pleure intensément mon papa que je n’ai pas connu mais que je vénère.

    • HistoireColoniale

      Merci pour ce message. Si vous le souhaitez, communiquez les informations dont vous disposez à son sujet. Fabrice Riceputi

  2. Yacef farida benjamine du chahid yacef lahcene Répondre

    Larmes, souffrances, blessures tout a ressurgi en lisant le nom de mon papa (c’est la 1ere fois de ma vie que je prononce le mot papa)
    Toute ma vie je l’ai attendu croyant qu’il allait frapper à la porte et me prendre dans ses bras. Oh oh quelle chimère.
    La France des droits de l’homme, de De Gaulle et Massu en a décidé autrement.

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